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Chapitre № 12 · 1789 – 1815

La levée en masse

La France inventa la nation en armes ; la réaction qu’elle suscita inventa les nations qui lui répondraient.

An army of 600,000, 1812Paris23 August 1793: everyone, permanentlyThe VendéeIn revolt against conscriptionLyonIn rebellion, 1793ToulonHanded to a British fleetJena · Auerstedt14 October 1806BerlinFichte lectures under occupation, 1807–08Austerlitz1805WartburgBooks burned, 1817Moscow1812SpainWhere the word guerrilla was coined1 000 kmN
Atlas Où cela s’est passé. A decree issued in Paris in August 1793, and the reaction it produced across the continent. The two dots that matter most are the smallest: Jena, where a mobilised nation destroyed the model military state of the eighteenth century in a single day, and Berlin, where a philosopher spent the following winter (under French occupation) explaining to a nation that did not politically exist how it might be manufactured out of schoolchildren.
Chronologie

Quand cela s’est passé

  1. 1789 The Declaration of the Rights of Man Sovereignty relocated from the king to the nation, which changes what may be demanded of a citizen.
  2. 23 August 1793 The levée en masse Not an age cohort: everyone, permanently. Young men to fight, women to the hospitals, old men carried into the squares to preach hatred of kings.
  3. 1798 The Jourdan law Conscription becomes a permanent institution, with annual classes and registers.
  4. 1805–07 Ulm, Austerlitz, Jena, Friedland A professional eighteenth-century military culture meeting a mobilised nineteenth-century one.
  5. 14 October 1806 Jena–Auerstedt Prussia loses half its territory in a day, and concludes that France had something it did not: a population that considered the state its own.
  6. 1807 The Prussian reforms begin Serfdom abolished, the officer corps opened in principle to merit, a short-service reserve devised to evade the cap on the standing army.
  7. 1807–08 Fichte’s Addresses to the German Nation A nation grounded in language rather than politics, to be produced by schooling every child, which is an admission that it does not yet exist.
  8. 1812 Russia An army of around 600,000 destroyed. The Napoleonic wars killed between three and six million people.
  9. 1815 The template is complete and exportable
  10. 1817 The Wartburg festival Students burn "un-German" books. The Grimms are out collecting the tales that will prove the Volk exists.
The template, assembled in twenty-four years. A state that wants to survive needs a nation; a nation requires a shared language, a shared story and a shared enemy; and the way to produce all three in a population that does not yet have them is to take the children and teach them. That is not a cynical reading imposed afterwards; it is what the reformers said they were doing, in print, at the time.

Les termes signalés portent une définition courte: survolez, ou touchez sur écran tactile.

« Dès ce moment, jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. »

— Décret de la Convention nationale, 23 août 1793

Relisez ce décret lentement, car c'est l'une des phrases les plus importantes de l'histoire moderne et on la classe d'ordinaire sous la rubrique de l'administration militaire.

Il ne conscrit pas une classe d'âge. Il réquisitionne tout le monde, en permanence, jusqu'à ce que l'État en décide autrement. Le texte poursuit en répartissant les rôles : les jeunes gens iront au combat, les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances, les femmes feront des tentes et serviront dans les hôpitaux, les enfants mettront le vieux linge en charpie, les vieillards se feront porter sur les places publiques pour y prêcher la haine des rois. Les édifices publics deviennent des casernes, on fouille les caves pour le salpêtre, les chevaux de la nation sont pris.

Avant 1793, les guerres européennes étaient menées par des armées professionnelles de taille limitée, payées sur un trésor, et un paysan pouvait ne pas s'apercevoir qu'il y en avait eu une avant l'arrivée des fourrageurs. Après 1793, la totalité du stock humain et matériel d'une société est par défaut une ressource de guerre. Tout ce qui suit dans le quatrième mouvement de cette chronique (l'école du chapitre 13, l'idéologie raciale du chapitre 14, les deux guerres industrielles) découle de cette redéfinition.

Pourquoi la République l'a fait

Non par théorie. Par panique.

Au printemps de 1793, la France révolutionnaire était en guerre avec l'Autriche, la Prusse, la Grande-Bretagne, l'Espagne, les Provinces-Unies et la Sardaigne ; la était en révolte armée ; Lyon, Marseille et Toulon étaient en rébellion, Toulon ayant été livrée à une flotte britannique ; et l'ancien corps d'officiers royaux avait, pour l'essentiel, émigré. Une levée antérieure de 300 000 hommes en février avait elle-même contribué à allumer la Vendée.

La réponse de la Convention fut de convertir une crise d'effectifs en une affirmation sur ce que l'armée était. Si la souveraineté réside dans la nation, alors défendre la nation n'est pas un service que le citoyen vend ; c'est un devoir que la nation peut commander. Lazare Carnot, l'« organisateur de la victoire », en construisit la machinerie : quatorze armées, l'amalgame des volontaires bruts et des réguliers survivants, l'avancement à la compétence prouvée plutôt qu'à la naissance, et l'industrie réquisitionnée. En 1794, la France avait mis sous les armes de l'ordre de 750 000 hommes, bien au-delà de tout ce que ses rivaux pouvaient égaler.1

Le mot désignant le volet humain de la méthode était l'amalgame : au lieu de laisser les volontaires enthousiastes mais non formés de 1791 et 1792 dans leurs propres bataillons, Carnot les embrigada avec les restes des anciens régiments de ligne royaux, de sorte que la discipline et la conviction s'enseignassent mutuellement. Le volet matériel fut mobilisé avec la même totalité qu'avait annoncée le décret. Paris devint un arsenal ; les cloches d'église descendirent pour être refondues en canons ; une main-d'œuvre réquisitionnée racla le salpêtre sur les murs des caves ; les savants de la République, Monge et Berthollet parmi eux, rédigèrent des manuels d'urgence sur la fabrication de l'acier et de la poudre ; et à Fleurus, en juin 1794, un ballon d'observation français flotta au-dessus du champ de bataille, premier aéronef militaire de l'histoire européenne. Peu de tout cela était efficace au regard des standards ultérieurs. Tout cela établit le principe : en temps de guerre il n'y a pas d'économie civile, seulement l'économie de guerre et ses reliquats provisoires.

Gravure d'époque de la levée en masse : des foules de citoyens français s'enrôlent et marchent à la guerre en 1793
La levée en masse, 1793. L'image est une propagande, et c'est bien là le point : la mobilisation devait être représentée comme un enthousiasme spontané. En pratique elle exigea aussi la réquisition, la coercition et la guillotine pour les récalcitrants : la révolte vendéenne contre la conscription fut réprimée avec une férocité dont les historiens débattent encore.Wikimedia Commons · public domain

Napoléon l'industrialise

Ce que la République avait improvisé, Napoléon le systématisa. La loi Jourdan de 1798 fit de la une institution permanente, avec des classes annuelles et des registres, et son premier article énonçait la doctrine sans détour : tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. Le système des corps permit à de très grandes forces de se mouvoir séparément et de se concentrer pour la bataille. Vivre sur les campagnes réquisitionnées permit aux armées d'aller plus vite que ne l'autorisaient les convois de ravitaillement. L'avancement demeura relativement ouvert, ce qui signifiait de la compétence au sommet et des soldats motivés en dessous.

L'ampleur du prélèvement peut être énoncée avec précision, car le prélèvement exige des registres. Entre 1800 et 1814, les préfets de l'Empire incorporèrent environ deux millions de Français, tirés au sort dans des classes annuelles de jeunes gens de vingt ans dont l'État connaissait désormais les noms. Les registres consignent aussi ce que la population en pensait : des jeunes gens qui se coupaient l'index ou se faisaient arracher les dents de devant (un soldat en avait besoin pour déchirer une cartouche de papier) ; des vagues de mariages au calendrier suspect, les hommes mariés étant exemptés ; des cohortes entières de réfractaires cachés dans les bois et les hauteurs, nourris par des villages qui voyaient en eux des fils plutôt que des criminels. La réplique de l'État fut administrative plutôt que rhétorique : colonnes mobiles, gendarmes et garnisaires, soldats logés aux frais de la famille défaillante jusqu'à ce que l'homme manquant se présentât. Vers 1810, la machine avait largement gagné ; les taux d'insoumission, qui avaient approché le tiers de certaines levées initiales, tombèrent à quelques pour cent. L'histoire des conscrits et des déserteurs par Alan Forrest tire la conclusion dont cette chronique a besoin : le service militaire universel fut la rencontre la plus soutenue que l'État moderne ait jamais eue avec sa propre population rurale, et l'État bâtit une grande part de son système nerveux moderne au cours de cette conquête.2

Les résultats obtenus entre 1805 et 1807 (Ulm, Austerlitz, Iéna-Auerstedt, Friedland) ne furent pas une série de jours de chance. Ce fut une culture militaire professionnelle du XVIIIe siècle rencontrant une culture militaire mobilisée du XIXe.

Le coût est la part que l'on omet d'ordinaire. Les guerres napoléoniennes tuèrent entre trois et six millions de personnes ; la seule campagne de Russie de 1812 détruisit une armée d'environ 600 000 hommes. En Espagne, une armée française qui avait battu toutes les forces conventionnelles d'Europe fut usée par une insurrection populaire qui donna au monde le mot , et Goya a consigné ce à quoi ressemblait la contre-insurrection vue d'en bas.

Le témoin le plus exact de ce qui avait changé fut un jeune officier prussien fait prisonnier lors de l'effondrement de son armée en 1806. Carl von Clausewitz passa le reste de sa vie à mesurer l'événement, et De la guerre rapporte le constat sans ornement : en 1793 apparut une force qui dépassait toute imagination, parce que la guerre était soudain redevenue « l'affaire du peuple », trente millions de personnes, chacune se comptant désormais citoyenne de l'État. Dès lors que la population participe, soutenait-il, la guerre tend vers sa forme absolue, car tout ce qui avait maintenu les guerres du XVIIIe siècle dans d'étroites limites (buts dynastiques, mercenaires coûteux, indifférence de la population sujette) a disparu. Un cabinet qui se bat pour une province peut s'arrêter ; une nation qui se bat pour son existence, ou à qui on l'a fait croire, ne le peut pas.3 Tous les gouvernements d'Europe étaient désormais devant le choix devant lequel celui de Clausewitz avait déjà échoué : égaler la mobilisation, ou être détruit par elle.

La réaction, qui est le véritable sujet

Le 14 octobre 1806, Napoléon détruisit l'armée prussienne à Iéna et à Auerstedt en une seule journée. La Prusse (l'État militaire modèle du XVIIIe siècle, l'instrument même de Frédéric le Grand) perdit la moitié de son territoire, fut occupée et dut payer une indemnité.

La réponse prussienne est la charnière de ce chapitre. Un groupe de réformateurs autour de Stein, Hardenberg, Scharnhorst et Gneisenau conclut que la Prusse avait perdu parce que la France possédait quelque chose que la Prusse n'avait pas : une population qui considérait l'État comme sien. On pouvait confier aux soldats français le fourrage et l'escarmouche sans qu'ils désertent, parce qu'ils se croyaient la nation. Les soldats prussiens, sujets d'un monarque façonnés par l'exercice, ne le pouvaient pas.

Les réformateurs proposèrent donc d'en fabriquer une. Le servage fut aboli en 1807 ; les châtiments corporels dans l'armée furent limités ; le corps des officiers fut ouvert, en principe, au mérite ; le système du Krümper fit tourner rapidement les hommes à travers l'armée de 42 000 hommes que le traité avec Napoléon autorisait, formant discrètement une réserve que le traité n'avait pas imaginée ; l'autonomie municipale fut introduite. Et, point crucial pour le chapitre 13, une refonte complète de l'éducation fut lancée sous la direction de Wilhelm von Humboldt.4

L'épreuve vint en 1813, et la nation fabriquée fonctionna. En décembre 1812, le général Yorck, commandant le corps prussien rattaché à la Grande Armée détruite de Napoléon, signa de sa propre autorité une convention de neutralité avec les Russes à Tauroggen : une armée décidant qu'elle répondait devant la nation avant de répondre devant le roi, ce qui était précisément le transfert de loyauté que les réformes avaient, à demi délibérément, machiné. En mars 1813, le roi acculé lança l'appel An Mein , « à mon peuple », formule dont aucun monarque prussien n'avait eu besoin auparavant ; un édit sur la Landwehr enrôla la population masculine dans des régiments territoriaux ; la croix de Fer fut instituée, décoration ouverte pour la première fois à tous les grades. La Prusse mit cette année-là sous les armes quelque six pour cent de sa population entière, proportion que l'époque n'avait jamais vue, et la propagande des guerres de libération fournit le mythe fondateur en une phrase répétée pendant un siècle : le roi appela, et tous, tous vinrent. Ensuite, la monarchie reprit discrètement ce qu'elle put. La constitution promise fut retenue pendant une génération, la Landwehr fut ramenée à l'obéissance, les sociétés d'étudiants patriotes furent surveillées. Une nation avait été fabriquée pour la guerre et l'on attendait d'elle qu'elle se démobilisât politiquement. Elle ne s'y plia pas entièrement, ce qui constitue une grande part de l'histoire du XIXe siècle.

Tableau d'Horace Vernet représentant Napoléon à la bataille d'Iéna, 1806
Iéna, 14 octobre 1806. La défaite qui convainquit les réformateurs prussiens qu'un État sans nation ne pouvait survivre, et qu'une nation, si elle n'existait pas, devrait être construite.Horace Vernet · Wikimedia Commons · public domain

Le nationalisme est écrit dans une ville occupée

Durant l'hiver 1807-1808, à Berlin, sous occupation française, le philosophe Johann Gottlieb Fichte prononça ses Discours à la nation allemande. C'est l'un des textes fondateurs du nationalisme moderne, et il vaut la peine d'en énoncer la structure avec précision.

Fichte s'adresse à une nation qui n'existe pas politiquement : il n'y a pas d'Allemagne, seulement un éparpillement d'États, dont certains sont des clients de Napoléon. Il en situe la réalité dans la langue : les Allemands, soutient-il, parlent une langue originelle et ininterrompue et constituent donc un , un peuple originel, par contraste avec ceux dont les langues sont dérivées. Et il propose un remède : une éducation nationale entièrement nouvelle, appliquée à chaque enfant, pour produire des Allemands là où il y avait des Saxons, des Bavarois et des Prussiens. La pédagogie qu'il recommandait était adaptée du réformateur suisse Pestalozzi, et elle devait être totale : des enfants soustraits à l'influence formatrice de leurs familles et placés dans des écoles nationales, où le nouvel Allemand pourrait être construit avant que le vieil être humain local n'eût le temps d'être transmis.5

Trois traits de cet argument reparaissent partout par la suite. La nation est définie contre un occupant ou un rival. Elle est fondée sur quelque chose que l'on prétend primordial (langue, sang, sol) plutôt que sur un accord politique. Et elle doit être produite en scolarisant les enfants, ce qui revient à admettre qu'elle n'existe pas encore.

Les autres pièces arrivent selon le même calendrier. Herder avait déjà fourni l'idée du Volk doté d'un esprit propre s'exprimant dans le chant populaire, et les frères Grimm partirent recueillir les contes qui devaient le prouver, fortement remaniés pour la publication, ce qui est le mode opératoire ordinaire de la tradition nationale. Ernst Moritz Arndt demanda quelle était la patrie de l'Allemand et répondit : aussi loin que résonne la langue allemande. En 1817, des étudiants brûlèrent des livres « non allemands » à la Wartbourg. Turnvater Jahn organisa des clubs de gymnastique pour bâtir les corps de la nation à venir.

Des traditions fabriquées sur commande

Presque tout ce qui signale aujourd'hui en Europe une identité nationale ancienne date de cette période ou d'après, et l'érudition sur ce point est établie. Eric Hobsbawm et Terence Ranger, dans The , en ont rassemblé les cas : le système écossais des tartans de clan, largement une construction commerciale et romantique du XIXe siècle ; l'essentiel du cérémonial royal, redessiné à la fin du XIXe siècle pour des publics de masse ; les hymnes nationaux, les drapeaux et les mythes fondateurs, produits pour la plupart au XIXe siècle.6

Benedict Anderson a donné son nom au mécanisme : la nation comme communauté imaginée, imaginée parce qu'aucun membre ne rencontrera jamais la plupart des autres, et pourtant chacun croit partager avec eux une vie commune et simultanée. Ce qui rendit cette croyance techniquement possible fut le capitalisme d'imprimerie : journaux et romans dans une langue vernaculaire standardisée, lus par des inconnus le même matin.7 Ernest Gellner a formulé l'affirmation causale de façon plus abrupte encore : le nationalisme n'est pas l'éveil des nations à la conscience de soi, il invente des nations là où elles n'existent pas, et il le fait parce que la société industrielle exige une population mobile, alphabétisée et culturellement standardisée.8

L'homme d'État italien Massimo d'Azeglio aurait dit, après l'unification, que l'Italie étant faite, il restait à faire les Italiens. Qu'il l'ait dit ou non en ces termes, c'est une description exacte du programme, et l'instrument pour les faire fut l'école.

La paperasse de la nation

Remarquez ce que chaque étape de cette histoire a discrètement exigé. On ne peut réquisitionner tous les Français avant de savoir qui sont les Français. Une classe de conscription annuelle présuppose que chaque naissance dans le pays est enregistrée, avec une date ; un tirage au sort sur des noms présuppose des listes de noms, ce qui présuppose des patronymes fixes et des adresses fixes ; traquer un réfractaire présuppose de savoir quel foyer doit un fils. La Révolution retira au curé de paroisse, en 1792, les registres des naissances, mariages et décès pour les confier au maire, et l'administration napoléonienne perfectionna le reste de la machinerie : le recensement, le cadastre, le préfet, le dossier. James C. Scott nomme le projet général lisibilité : le long effort par lequel les États ont simplifié les sociétés placées sous eux (noms standards, mesures standards, langue standard, terres cartographiées) en une forme lisible depuis la capitale, et donc taxable et conscriptible depuis elle. Charles Tilly a comprimé l'histoire causale en un aphorisme : la guerre a fait l'État, et l'État a fait la guerre. La nation en armes est le point où ces deux machines fusionnent, car le même registre qui trouve le conscrit livre l'écolier.9

Voilà pourquoi l'école et la caserne ne cessèrent d'apparaître ensemble pendant les cent années suivantes. Peasants into Frenchmen d'Eugen Weber a établi ce fait stupéfiant que la France elle-même ne fut pas culturellement française avant la fin du XIXe siècle : vers 1870, selon les enquêtes officielles, le français était une langue étrangère ou seconde pour près de la moitié des citoyens de France. La Troisième République combla l'écart avec exactement deux instruments, l'école obligatoire et le service militaire universel, la caserne fonctionnant comme une seconde école en uniforme, mêlant Bretons, Gascons et Provençaux en une seule langue, une seule carte et une seule histoire. La nation qui marcha en 1914 en se croyant ancienne avait, en grande partie, été assemblée de mémoire d'homme par ces deux institutions.10

Et le modèle voyagea, comme le font toujours les modèles qui gagnent des guerres. Après 1870, quand les conscrits à service court et les réservistes de la Prusse écrasèrent en quelques semaines l'armée professionnelle à service long de la France, toutes les puissances continentales adoptèrent le modèle prussien : conscription de masse, réserves instruites, état-major général et horaires de chemin de fer pour livrer la nation entière à la frontière à l'heure dite. Le Japon de Meiji promulgua la conscription universelle en 1873, parmi les premiers actes de son auto-modernisation, important des conseillers prussiens en même temps que la doctrine ; l'Égypte, l'Empire ottoman et les nouvelles républiques latino-américaines bâtirent leurs propres versions ; en 1914, le calendrier de mobilisation était devenu si décisif qu'il contraignait la diplomatie censée le contrôler. Le chapitre 14 suit ce qui advint quand les nations mobilisées se rencontrèrent enfin. Et lorsque cette technologie administrative parvint au Rwanda, elle arriva sous la forme que décrit le chapitre 24 : un recensement, et une carte d'identité portant une catégorie imprimée. La paperasse de la nation ne se soucie pas de savoir quelle est cette catégorie.

Là où ce chapitre se contredit lui-même

Le nationalisme ne fut pas seulement une arme des États contre leurs propres populations. La même idée arma les mouvements anticoloniaux : les indépendances vietnamienne, algérienne, ghanéenne, indienne et rwandaise furent toutes formulées en termes nationaux, et Fanon soutenait explicitement qu'une conscience nationale était une étape nécessaire de la décolonisation. La tradition de la levée fonde aussi le soldat-citoyen et l'idée qu'un peuple peut se défendre sans aristocratie, ce qui est exactement ce que le chapitre 26 décrit d'une génération de Rwandais en exil.

La chronique ne prétend pas que le sentiment national soit toujours mauvais. Elle affirme que la nation moderne est un objet fabriqué, que la fabrication fut entreprise en grande partie pour que les États pussent mobiliser des populations pour la guerre, et que la machinerie même qui permet à un peuple colonisé d'organiser sa libération permet à un État d'organiser un génocide. L'outil ne s'en soucie pas.

Suite

En 1815, le modèle est complet et disponible à l'exportation. Un État qui veut survivre a besoin d'une nation ; une nation exige une langue commune, un récit commun et un ennemi commun ; et la manière de produire ces trois choses dans une population qui ne les possède pas encore, c'est de prendre les enfants et de les instruire.

Ce n'est pas une lecture cynique imposée après coup. C'est ce que les réformateurs disaient faire, par écrit, à l'époque. Le chapitre 13 examine l'institution qu'ils ont bâtie.

Notes

  1. Décret du 23 août 1793, texte dans J. M. Thompson, French Revolution Documents (Oxford : Blackwell, 1948). Sur la transformation militaire, Jean-Paul Bertaud, The Army of the French Revolution (Princeton : Princeton University Press, 1988), et David A. Bell, The First Total War (Boston : Houghton Mifflin, 2007). ↩
  2. Alan Forrest, Conscripts and Deserters: The Army and French Society during the Revolution and Empire (New York : Oxford University Press, 1989) ; Isser Woloch, « Napoleonic Conscription: State Power and Civil Society », Past & Present 111 (1986). ↩
  3. Carl von Clausewitz, Vom Kriege (Berlin, 1832) ; en anglais, On War, trad. Michael Howard et Peter Paret (Princeton : Princeton University Press, 1976), livre VIII, ch. 3B, sur la transformation de la guerre après 1793. ↩
  4. Peter Paret, Yorck and the Era of Prussian Reform, 1807–1815 (Princeton : Princeton University Press, 1966) ; Christopher Clark, Iron Kingdom: The Rise and Downfall of Prussia, 1600–1947 (Londres : Allen Lane, 2006), ch. 10. ↩
  5. Johann Gottlieb Fichte, Reden an die deutsche Nation (Berlin, 1808), en particulier les discours 2, 4 et 7 ; la dette envers Pestalozzi est explicite dans les discours consacrés à l'éducation. ↩
  6. Eric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.), The Invention of Tradition (Cambridge : Cambridge University Press, 1983), en particulier Hugh Trevor-Roper sur la tradition des Highlands et David Cannadine sur le rituel royal. ↩
  7. Benedict Anderson, Imagined Communities, éd. rev. (Londres : Verso, 1991), ch. 2–3. ↩
  8. Ernest Gellner, Nations and Nationalism (Ithaca : Cornell University Press, 1983), p. 49 et ch. 3. ↩
  9. James C. Scott, Seeing Like a State (New Haven : Yale University Press, 1998), 1re partie ; Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990–1992 (Oxford : Blackwell, éd. rev. 1992) ; l'aphorisme provient de l'essai de Tilly « Reflections on the History of European State-Making », dans Tilly (dir.), The Formation of National States in Western Europe (Princeton : Princeton University Press, 1975). ↩
  10. Eugen Weber, Peasants into Frenchmen: The Modernization of Rural France, 1870–1914 (Stanford : Stanford University Press, 1976), en particulier les chapitres sur la scolarisation et le service militaire. ↩
Personnages

Qui était impliqué

  1. Factions

    The National Convention

    1792 – 1795 Revolutionary government of France

    The nation in arms

    By the spring of 1793 France was at war with Austria, Prussia, Britain, Spain, the Dutch Republic and Sardinia; the Vendée was in revolt; Lyon, Marseille and Toulon were in rebellion; and the royal officer corps had largely emigrated. The Convention’s answer converted a crisis of manpower into a claim about who the army was. If sovereignty resides in the nation, defending it is not a service the citizen sells but a duty the nation may command.

    Decree of 23 August 1793

  2. Figures

    Lazare Carnot

    1753 – 1823 "The organiser of victory"

    The machinery

    He built what the decree only declared: fourteen armies, raw volunteers amalgamated with surviving regulars, promotion by demonstrated competence rather than birth, and requisitioned industry. By 1794 France had something on the order of 750,000 men under arms, far beyond anything its rivals could match, and the reason the coalition could not simply crush the Republic.

    Bertaud, The Army of the French Revolution (1988)

  3. Figures

    Napoleon Bonaparte

    1769 – 1821 First Consul, then Emperor of the French

    The pre-1789 order, restored

    He sent his brother-in-law Leclerc with an expedition that eventually totalled well over 40,000 troops, and restored slavery by law in May 1802. Yellow fever destroyed the expedition; Rochambeau answered with drownings, improvised gas chambers in ships’ holds, and dogs imported from Cuba. When the Caribbean plan failed, Louisiana was worthless to him and he sold it. The United States doubled in size because Black revolutionaries beat a French army.

  4. Factions

    The Prussian reformers

    Stein · Hardenberg · Scharnhorst · Gneisenau

    1807 – 1815 Rebuilding a defeated state

    Manufacture a nation, or lose again

    Their diagnosis of Jena was not tactical. France had a population that considered the state its own: French soldiers could be trusted to forage and skirmish without deserting because they believed they were the nation, and drilled subjects of a monarch could not. So they set out to manufacture one: abolishing serfdom, restricting corporal punishment, opening the officer corps, and rebuilding education. They were building the army and the school in the same room, in the same years, for reasons they connected explicitly.

    Clark, Iron Kingdom (2006), ch. 10

  5. Figures

    Johann Gottlieb Fichte

    1762 – 1814 Philosopher

    An Urvolk, to be produced by schooling

    He delivered the Addresses to the German Nation in Berlin in the winter of 1807–08, under French occupation, to a nation that did not politically exist. He located its reality in language, and proposed a completely new national education applied to every child (removing them where necessary from the influence of their parents) to produce Germans where there had been Saxons, Bavarians and Prussians. The proposal to build it by schooling is the admission that it was not there.

    Fichte, Reden an die deutsche Nation (1808)

  6. Figures

    Jacob & Wilhelm Grimm

    1785–1863 and 1786–1859 Philologists and collectors

    The Volk, suitably edited

    Herder had supplied the idea of a Volk with its own spirit expressed in folk song; the Grimms went out and collected the evidence. The tales were then heavily edited for publication (softened, Christianised, and made more German), which is the standard operating procedure of national tradition rather than a lapse in it.

  7. Figures

    Benedict Anderson

    1936 – 2015 Political scientist

    The nation as an imagined community

    Imagined, because no member will ever meet most of the others and yet each believes in a shared, simultaneous life with them. What made the belief technically possible was print capitalism: newspapers and novels in a standardised vernacular, read by strangers on the same morning. Almost everything that now signals ancient national identity in Europe (tartans, anthems, royal ceremonial) dates from the nineteenth century or later.

    Anderson, Imagined Communities (1983) · Hobsbawm & Ranger, The Invention of Tradition (1983)

  8. Figures

    Ernest Gellner

    1925 – 1995 Philosopher and social anthropologist

    Nationalism invents nations

    His formulation is the blunt one: nationalism is not the awakening of nations to self-consciousness, it invents nations where they do not exist, and it does so because industrial society requires a mobile, literate, culturally standardised population. Which is also, exactly, what a mass army requires.

    Gellner, Nations and Nationalism (1983)

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