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Chapitre № 27 · 1994 – present

Abriter les architectes

Où les organisateurs sont allés, qui les a protégés, et ce que fait aujourd’hui la diaspora génocidaire.

July 1994The fugitivesGomaThe camps, from July 1994BukavuThe KivusWhere the FDLR still isKigaliOver 100,000 in detention, and no judiciaryArushaThe ICTR: 93 indicted, 62 convictedParisFirst genocide trial, 2014BrusselsThe Sovu verdict, 2001RomeA priest, under another name2 000 kmN
Atlas Où cela s’est passé. A state crossed a border and was received, housed and fed. The camps around Goma, Bukavu and Uvira held well over a million people and were administered in practice by the prefects, burgomasters and militia commanders who had organised the genocide weeks earlier, at a cost exceeding a billion dollars in the first year. The arrows north-west are where the individuals went: a parish in Italy under a false name, a diocese in France, an arrest outside Paris twenty-six years later.
Chronologie

Quand cela s’est passé

  1. June–August 1994 Turquoise, and the corridor out Nobody was disarmed. Nobody was arrested. The government that had ordered a genocide walked out with its structures intact.
  2. July 1994 The cholera epidemic at Goma Tens of thousands dead, mostly civilians who had been told by the same leadership to flee.
  3. late 1994 MSF-France withdraws from the camps On the grounds that it was sustaining an armed force that had committed genocide. Others stayed, arguing that abandoning several hundred thousand civilians was not a humanitarian option either. Both positions were serious.
  4. November 1994 The ICTR established Seated in Arusha, outside Rwanda, unable to impose the death penalty while ordinary Rwandan courts could.
  5. from 1995 Cross-border raids from the camps Killing survivors and witnesses, a campaign specifically directed at those who could testify.
  6. 1996 The camps dismantled Hundreds of thousands returned to Rwanda. Hundreds of thousands more fled west into the forest and were pursued.
  7. 1998 Akayesu The first conviction for genocide by an international tribunal, and the first to recognise rape as an act of genocide.
  8. 2001 A priest located in Italy; a Belgian jury convicts two nuns He had been living and serving under a different name.
  9. 2002–2012 Gacaca Roughly two million cases before locally elected lay judges. Criticised with justification for weak due process, and a caseload no conventional court system on earth could have handled.
  10. August 2010 The UN Mapping Report Documents systematic attacks on Hutu refugees in the DRC and states that, if proven before a competent court, these could be characterised as crimes of genocide. Rwanda rejects it.
  11. 2014 France holds its first genocide trial Twenty years after the fact. Suspects had lived openly, published, given interviews, and organised.
  12. 2020 Kabuga arrested outside Paris After twenty-six years under aliases in Europe.
The international system prosecutes the losers of wars and the leaders of poor countries. Rwanda’s génocidaires were prosecuted, eventually, in significant numbers, because they lost and because their country was too weak to protect them. The people who supplied the theory, the cards, the arms and the diplomatic cover have not been prosecuted at all.

Les termes signalés portent une définition courte: survolez, ou touchez sur écran tactile.

« Les camps étaient dirigés par ceux qui venaient de commettre le génocide, et nourris par la communauté internationale. »

— le jugement sommaire de la littérature humanitaire née de Goma

En juillet 1994, le gouvernement qui avait organisé le génocide, son armée, sa milice, ses médias, son trésor et environ un million et demi de civils franchirent la frontière du Zaïre. Ils ne se dispersèrent pas. Ils se déplacèrent comme un État organisé, et ils furent accueillis, logés et nourris par les Nations unies et par les organisations non gouvernementales internationales, pour un coût dépassant le milliard de dollars la première année.

Ce qui suivit fixa les termes des trente années suivantes dans la région des Grands Lacs (y compris deux guerres immenses au Congo), et produisit cette situation singulière où le projet politique de 1994 existe toujours, a toujours des porte-parole, et opère désormais dans le langage des droits de l'homme.

Le corridor de sortie

Le chapitre 25 a décrit l'opération Turquoise : l'intervention française de juin–août 1994, autorisée par le Conseil de sécurité, qui établit une « zone humanitaire sûre » dans le sud-ouest du Rwanda pendant le dernier mois du génocide.

Quel qu'ait été son objectif déclaré, son effet pratique n'est pas contesté. La zone, environ un cinquième du pays, couvrait le territoire encore tenu par le gouvernement et ses forces. Sous sa protection, les ministres du gouvernement intérimaire, le commandement de l'armée, les chefs de la milice et le personnel de la RTLM passèrent la frontière vers le Zaïre. Personne ne fut désarmé. Personne ne fut arrêté. Le gouvernement qui avait ordonné un génocide sortit avec ses structures intactes.

Le schéma avait été établi dès la première semaine du génocide. Le 9 avril 1994, trois jours après le début des tueries, les avions français de l'opération Amaryllis, envoyés pour évacuer les ressortissants étrangers, emportèrent aussi Agathe Habyarimana, la veuve du président, avec des membres de sa famille et de son entourage : le centre du cercle de l' décrit au chapitre 25. Elle fut mise en sécurité par avion et s'installa en France, où elle vit depuis. En 2007, l'office français des réfugiés lui refusa l'asile au motif de sa proximité avec la machinerie du génocide, refus confirmé par le Conseil d'État ; une demande d'extradition rwandaise fut rejetée en 2011 ; une information judiciaire française ouverte en 2008 n'a jamais abouti à un procès. Elle nie tout rôle. Depuis trente ans, elle est tenue pour trop impliquée pour être réfugiée sans jamais avoir été mise en accusation, et cette condition suspendue, ni blanchie ni inculpée, est le dossier français sur le Rwanda en miniature.

Les biens de l'État franchirent la frontière eux aussi. Le gouvernement intérimaire partit avec ce qui restait des devises de la banque nationale et avec le contrôle des comptes que l'État détenait à l'étranger, ressources qui maintinrent le gouvernement en exil solvable, salarié et, bientôt, armé. Puis vint la population. Dans les quatre jours autour du 14 juillet 1994, environ 850 000 personnes franchirent la frontière à Gisenyi vers la ville frontalière zaïroise de Goma, l'un des mouvements de population les plus vastes et les plus rapides jamais enregistrés ; en quelques semaines, bien plus d'un million de personnes campaient au Nord-Kivu, avec des centaines de milliers d'autres autour de Bukavu et d'Uvira. La plupart étaient des civils à qui leur propre administration et les émissions de la RTLM avaient dit que le FPR les exterminerait. La peur était fabriquée, mais elle était réelle, et elle livra aux dirigeants en exil le seul atout dont un État en exil a besoin : un peuple à gouverner.

Les camps

Les camps autour de Goma, Bukavu et Uvira devinrent l'étude de cas la plus notoire de l'histoire moderne de l'aide humanitaire, et ils engendrèrent une littérature d'examen de conscience institutionnel qui figure toujours au programme dans ce domaine.

Les camps étaient gouvernés par les auteurs des crimes. L'ancienne hiérarchie administrative (préfets, bourgmestres, conseillers) se reconstitua dans les camps et fut, dans bien des cas, la structure par laquelle les agences d'aide distribuaient la nourriture, parce que c'était la structure qui existait. Des agences qui devaient nourrir des centaines de milliers de personnes avaient besoin de listes, et les hommes qui avaient les listes étaient les hommes qui s'étaient servis de listes en avril. Les cartes de rationnement passèrent entre les mains d'hommes qui avaient organisé des tueries.

L'aide était taxée et détournée. La nourriture était revendue ; la milice prélevait des taxes sur les rations et sur les salaires des résidents des camps employés par les agences ; une économie de guerre se forma par-dessus l'opération de secours. Les estimations de la proportion détournée varient, mais le mécanisme est incontesté.

Les camps fonctionnaient comme une base arrière. L'entraînement militaire se poursuivit dans les camps et autour d'eux ; le recrutement parmi les jeunes hommes se faisait ouvertement ; on achetait des armes. Human Rights Watch documenta, dans Rearming with Impunity (1995), des livraisons d'armes aux forces gouvernementales vaincues via Goma après l'embargo du Conseil de sécurité, sur le même aérodrome qu'utilisaient les vols humanitaires, avec la complicité des autorités zaïroises. À partir de 1995, des groupes armés lancèrent des raids transfrontaliers au Rwanda, tuant survivants et témoins, une campagne spécifiquement dirigée contre ceux qui pouvaient témoigner.1

L'épidémie de choléra des premières semaines à Goma tua des dizaines de milliers de personnes, au pire des milliers en une seule journée, pour la plupart des civils à qui ce même leadership avait dit de fuir. Les camps se dressaient sur une roche volcanique trop dure pour y creuser des tombes ; les morts étaient roulés dans des nattes de paille, alignés le long des routes et ramassés par camion.

Et puis l'inversion, qui mérite un paragraphe à elle seule. Les caméras du monde, qui avaient largement décliné de venir pour le génocide, vinrent pour le choléra. Les images de Goma produisirent une mobilisation extraordinaire : ponts aériens, appels de célébrités, ingénieurs militaires américains acheminant par avion du matériel de purification d'eau, un public qui donna généreusement pour « les réfugiés rwandais » tandis que la machinerie qui les avait poussés là était recadrée hors du champ. Selon la plupart des comptabilités, les camps reçurent plus d'assistance internationale au lendemain immédiat du génocide que les survivants à l'intérieur du Rwanda, où un nouveau gouvernement avait hérité d'un trésor pillé, d'une justice détruite et d'une population de veuves et d'orphelins. Quelques semaines après les derniers massacres, la communauté des auteurs était devenue l'objet de la compassion du monde, et les survivants regardaient le pont aérien passer au-dessus de leurs têtes. Aucun fait de 1994 n'a causé de dommage plus durable à l'opinion que le Rwanda se fait du jugement moral international.

L'arrangement convenait aussi à son hôte. Mobutu Sese Seko, dictateur déclinant dont les protecteurs occidentaux s'étaient désintéressés à la fin de la guerre froide, découvrit qu'un million de réfugiés et une armée en exil le rendaient de nouveau indispensable : il fallait négocier au sujet des camps, et chaque négociation passait par lui. Il protégea les chefs de l'ancienne armée, toléra son réarmement, et se servit de la crise pour rentrer dans la diplomatie de la région. Les camps furent, entre autres choses, l'instrument de sa dernière importance, ce qui est l'une des raisons pour lesquelles ils tinrent deux ans.

Certaines agences en tirèrent la conclusion et partirent. Médecins Sans Frontières–France se retira des camps en décembre 1994 au motif qu'elle entretenait une force armée qui avait commis un génocide ; l'International Rescue Committee et d'autres suivirent. D'autres restèrent, soutenant qu'abandonner plusieurs centaines de milliers de civils n'était pas non plus une option humanitaire. Les deux positions étaient sérieuses. L'épisode produisit la littérature du « » et le Condemned to Repeat? de Fiona Terry, qui demeure l'analyse de référence.2

Là où ce chapitre débat avec lui-même

Ce qui suivit doit être énoncé avec la même franchise que tout le reste de cette chronique. En 1996, le Rwanda et ses alliés soutinrent la rébellion de l'AFDL qui démantela les camps et finit par renverser Mobutu. Des centaines de milliers de réfugiés rentrèrent au Rwanda, un fait souvent omis du récit. Mais des centaines de milliers d'autres fuirent vers l'ouest dans la forêt et furent pourchassés.

Le Rapport Mapping des Nations unies de 2010, couvrant la RDC entre 1993 et 2003, documenta des attaques systématiques et généralisées contre les réfugiés et civils hutu, et déclara que, si elles étaient prouvées devant un tribunal compétent, elles pourraient être qualifiées de crimes de génocide. Le Rwanda rejette le rapport et conteste sa méthodologie et ses inférences. Il n'en demeure pas moins un document de l'ONU, il est l'enquête la plus complète existant sur cette période, et cette chronique ne s'autorise pas à citer les conclusions de l'ONU quand elles l'arrangent et à les écarter quand elles la dérangent.3

La position honnête : les camps étaient une menace intolérable, créée internationalement, que le monde refusa de désarmer malgré les demandes répétées du Rwanda ; et la campagne qui les élimina comporta des atrocités contre des civils qu'aucun argument sécuritaire n'excuse. Les deux phrases sont vraies.

Vue aérienne du vaste camp de réfugiés de Kibumba près de Goma en 1994, les abris couvrant les collines jusqu'à l'horizon
Le camp de Kibumba, près de Goma, 1994. L'un des nombreux camps abritant bien plus d'un million de personnes, administré en pratique par les mêmes préfets, bourgmestres et commandants de milice qui avaient organisé le génocide quelques semaines plus tôt, et approvisionné par la communauté internationale pour un coût dépassant le milliard de dollars la première année.TSGT Val Gempis, US Air Force · Wikimedia Commons · CC0

La justice, lentement et ailleurs

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé par le Conseil de sécurité en novembre 1994 et siégeant à Arusha, en Tanzanie, inculpa 93 personnes en vingt ans et en condamna 62. Il produisit une véritable jurisprudence : le jugement de 1998 fut la première condamnation pour génocide prononcée par un tribunal international et la première à reconnaître le viol comme acte de génocide ; le « procès des médias » condamna les organisateurs de la RTLM et de Kangura pour incitation ; Théoneste Bagosora, le responsable du ministère de la Défense au centre de la machinerie dans les jours décisifs, fut condamné en 2008 et mourut dans une prison malienne en 2021. Le tribunal montra aussi ce que coûte la justice internationale. Il dépensa environ deux milliards de dollars. Le procès de Butare, six accusés dont Pauline Nyiramasuhuko, ancienne ministre de la Famille et de la Promotion féminine et première femme condamnée pour génocide par une cour internationale, dura quatorze ans de l'ouverture à l'appel final. Le tribunal siégeait hors du Rwanda, ne pouvait imposer la peine de mort alors que les tribunaux rwandais ordinaires le pouvaient, et logeait ses condamnés dans des conditions nettement meilleures que celles du pays où les crimes avaient eu lieu, une disparité que les Rwandais remarquèrent.4

Pendant ce temps, le Rwanda lui-même comptait plus de cent mille personnes en détention et une justice détruite. Sa réponse fut la : une version modifiée d'un processus coutumier de règlement des différends communautaires, mise à l'échelle pour entendre environ deux millions d'affaires entre 2002 et 2012 devant des juges non professionnels élus localement. Elle fut critiquée, à juste titre, pour la faiblesse des garanties procédurales, des témoignages contraints et sa vulnérabilité aux règlements de comptes. Elle traita aussi un contentieux qu'aucun système judiciaire conventionnel au monde n'aurait pu absorber, dans le pays où les crimes avaient eu lieu, dans la langue que parlaient les témoins.5

Où allèrent les fugitifs

C'est le schéma d'ensemble qui a sa place dans cette chronique.

  • Le père Athanase Seromba, qui avait fait raser son église au bulldozer sur les personnes qui s'y trouvaient, servait comme prêtre en Italie sous un nom d'emprunt jusqu'à ce qu'un journaliste le localise en 2001. Il se rendit au tribunal l'année suivante et fut condamné en appel à la réclusion à perpétuité. La question de savoir qui, dans l'Église, connaissait son identité et lui avait arrangé sa paroisse n'a jamais reçu de réponse formelle.
  • Le père Wenceslas Munyeshyaka, mis en cause en lien avec les événements de l'église de la Sainte-Famille à Kigali, atteignit la France en 1994 et reçut une paroisse dans le diocèse d'Évreux. Une plainte fut déposée contre lui en 1995. En 2004, la Cour européenne des droits de l'homme condamna la France pour la durée de la procédure, qui n'avait alors rien produit en neuf ans. Elle se poursuivit encore une décennie après la condamnation, et s'acheva par un non-lieu en 2015. Il fut condamné par contumace au Rwanda ; en France, il demeura en ministère.
  • Félicien Kabuga, l'homme d'affaires accusé d'avoir financé les et la RTLM, vécut sous des identités d'emprunt pendant vingt-six ans, en dernier lieu dans un appartement à Asnières-sur-Seine, près de Paris, où il fut arrêté en mai 2020. En 2023, les juges du Mécanisme résiduel le déclarèrent inapte à être jugé pour cause de démence. Il ne sera désormais ni condamné ni acquitté.
  • Deux autres noms en tête de la liste des personnes recherchées furent résolus à la même période, de la même manière : Augustin Bizimana, ministre de la Défense du gouvernement intérimaire, fut confirmé en 2020 comme mort des années plus tôt ; Protais Mpiranya, commandant de la Garde présidentielle, fut confirmé en 2022 comme mort au Zimbabwe en 2006 et enterré à Harare sous un faux nom. Tous deux moururent libres.
  • La Belgique, seule parmi les États impliqués, commença tôt. En 2001, un jury d'assises bruxellois jugea les « Quatre de Butare » (parmi eux les deux religieuses de Sovu du chapitre 25) dans le premier procès avec jury des crimes du génocide au titre de la compétence universelle, et les jurys belges sont revenus sur le sujet à plusieurs reprises depuis.
  • La France ne tint son premier procès pour génocide qu'en 2014, vingt ans après les faits : Pascal Simbikangwa, condamné à vingt-cinq ans de réclusion. D'autres suivirent : Ngenzi et Barahira en 2016, Bucyibaruta en 2022, et en 2023 Sosthène Munyemana, qui avait exercé comme médecin hospitalier dans le sud-ouest de la France pendant près de trois décennies tandis que la plainte déposée contre lui en 1995 cheminait dans le système.

Deux décennies de retard dans le pays le plus impliqué dans le soutien au régime ne sont pas un accident de calendrier judiciaire. Les suspects vivaient au grand jour, publiaient, donnaient des interviews et s'organisaient. Le règlement de comptes, quand il vint enfin, vint dans le mauvais ordre : les historiens de l'État lui-même (la commission Duclert du chapitre 25) rendirent leur verdict sur les responsabilités de la France en 2021, sept ans après que le premier tribunal français eut entendu une affaire rwandaise, et vingt-sept ans après l'arrivée des hommes en question. L'essentiel du retard ne tenait pas à la difficulté de l'enquête. Il tenait à l'absence de toute institution qui voulût savoir.6

Le projet continue

L'héritage le plus lourd de conséquences n'est pas le fugitif individuel. C'est que le projet politique de 1994 a survécu, s'est adapté et s'est trouvé un nouveau vocabulaire.

Militairement, l'organisation ne s'est jamais dissoute ; elle s'est renommée. Lorsque les camps furent démantelés en 1996, les restes des ex-FAR et des Interahamwe se regroupèrent en ALiR, qui en 1997 et 1998 mena une insurrection dans le nord-ouest du Rwanda visant spécifiquement survivants et témoins, puis, à partir de 2000, en , basées dans l'est du Congo, où elles opèrent depuis trois décennies et ont été sanctionnées par le Conseil de sécurité de l'ONU. Pendant des années, l'organisation fut dirigée depuis l'Europe : son président, Ignace Murwanashyaka, la pilotait depuis Mannheim par téléphone et courriel jusqu'à ce que les procureurs allemands le jugent à Stuttgart, où il fut condamné en 2015 pour direction d'une organisation terroriste ; il mourut en détention en 2019. L'existence des FDLR (une force génocidaire campée à la frontière du Rwanda, jamais désarmée par personne) est le fait autour duquel tourne tout le conflit ultérieur des Grands Lacs, et c'est l'argument que le Rwanda invoque pour chacune des interventions qu'il a menées au Congo depuis. Savoir si cet argument justifie ce qui a été fait en son nom est le problème du chapitre 28 ; que la force soit réelle ne fait aucun doute.

Politiquement, un réseau diasporique en Belgique, en France, aux Pays-Bas, au Canada et aux États-Unis entretient l'idéologie sous une forme adaptée aux publics européens. Son cœur est la thèse du « double génocide » : l'affirmation que ce qui s'est produit en 1994 était une guerre civile réciproque plutôt qu'un génocide, ou qu'un second génocide, équivalent, fut commis contre les Hutu. La thèse prend des événements réels (les tueries du FPR décrites au chapitre 26, les campagnes du Congo décrites plus haut) et les gonfle en une équivalence que le dossier des preuves ne soutient pas.7

Rhétoriquement, et c'est là la partie sophistiquée, le projet parle désormais le langage des droits de l'homme, de la liberté de la presse, de la responsabilité démocratique et de l'État de droit. Des organisations aux noms de défense des droits humains font campagne dans les capitales européennes ; des tribunes paraissent ; des questions parlementaires sont déposées. Certaines des critiques portées par ces canaux sont vraies (le chapitre 28 en concédera plusieurs), et c'est exactement ce qui rend la technique efficace. Un mouvement négationniste qui ne ferait que nier serait ignoré. Celui qui fait campagne sur des griefs authentiques tout en rejugeant discrètement 1994 trouve un auditoire.

C'est pourquoi le lecteur ordinaire éprouve tant de difficulté. Deux choses sont vraies simultanément : le gouvernement du Rwanda fait des choses qui méritent la critique, et il existe un mouvement bien organisé dont l'intérêt pour cette critique est qu'elle blanchit une politique génocidaire. Les distinguer exige de savoir qui parle et ce qu'il disait en 1994, ce qui est précisément l'objet d'une chronique comme celle-ci.

Le schéma que cette chronique a déjà vu

Relisez les chapitres précédents et ce n'est pas une anomalie rwandaise. C'est la fin habituelle.

Les hommes qui organisèrent la terreur du caoutchouc de l'État indépendant du Congo ne furent pas jugés. Personne ne fut puni pour l'extermination des Herero et des Nama ; l'Allemagne la reconnut comme génocide en 2021, cent dix-sept ans plus tard. Les industriels allemands du chapitre 15 furent libérés de manière anticipée et devinrent riches ; les scientifiques furent recrutés. Les architectes des tueries guatémaltèques et indonésiennes du chapitre 16 moururent dans leur lit. Le rôle de la Belgique au Rwanda en 1933 et en 1959 n'a jamais fait l'objet de poursuites et n'en fera jamais.

La règle est assez constante pour être énoncée comme un constat : le système international poursuit les perdants des guerres et les dirigeants des pays pauvres. Les génocidaires du Rwanda furent poursuivis, finalement, en nombre significatif, parce qu'ils avaient perdu et parce que leur pays était trop faible pour les protéger. Les gens qui fournirent la théorie, les cartes, les armes et la couverture diplomatique n'ont pas été poursuivis du tout.

Le chapitre 28 demande ce qui arrive quand le pays qu'ils ont dévasté refuse de rester dévasté.

Notes

  1. Human Rights Watch Arms Project, Rwanda/Zaire: Rearming with Impunity: International Support for the Perpetrators of the Rwandan Genocide (mai 1995) ; Gérard Prunier, The Rwanda Crisis: History of a Genocide (New York : Columbia University Press, 1995), sur l'exode et le gouvernement en exil. ↩
  2. Fiona Terry, Condemned to Repeat? The Paradox of Humanitarian Action (Ithaca : Cornell University Press, 2002) ; Mary B. Anderson, Do No Harm: How Aid Can Support Peace — or War (Boulder : Lynne Rienner, 1999) ; Gérard Prunier, Africa's World War (Oxford : Oxford University Press, 2009), chap. 1–2. ↩
  3. Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, Report of the Mapping Exercise documenting the most serious violations of human rights and international humanitarian law committed within the territory of the Democratic Republic of the Congo between March 1993 and June 2003 (août 2010), et la réponse officielle du gouvernement du Rwanda de septembre 2010. ↩
  4. Prosecutor v. Akayesu, ICTR-96-4-T (2 septembre 1998) ; Prosecutor v. Nahimana et al. (« le procès des médias »), ICTR-99-52 ; Prosecutor v. Bagosora et al., ICTR-98-41 ; Prosecutor v. Nyiramasuhuko et al. (« le procès de Butare »), ICTR-98-42. Les statistiques du contentieux du tribunal sont publiées par le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux, qui a hérité de ses fonctions. ↩
  5. Phil Clark, The Gacaca Courts, Post-Genocide Justice and Reconciliation in Rwanda (Cambridge : Cambridge University Press, 2010), pour la lecture bienveillante ; Human Rights Watch, Justice Compromised: The Legacy of Rwanda's Community-Based Gacaca Courts (2011), pour la lecture critique. ↩
  6. Sur l'inaptitude de Kabuga, les décisions des chambres du Mécanisme résiduel en 2023 ; sur les retards de la France, Cour européenne des droits de l'homme, Mutimura v. France (2004) ; la chronologie des affaires françaises est tenue par le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, l'association de survivants qui a déposé la plupart des plaintes initiales. ↩
  7. Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda : racisme et génocide. L'idéologie hamitique (Paris : Belin, 2013) ; Linda Melvern, Intent to Deceive: Denying the Genocide of the Tutsi (London : Verso, 2020). ↩
Personnages

Qui était impliqué

  1. Factions

    The FDLR

    Forces Démocratiques de Libération du Rwanda

    2000 – present The successor of the defeated army and militia

    The project of 1994, still armed

    The remnants of the former army and militia, based in eastern Congo, operating there for three decades and sanctioned by the Security Council. Its existence (a genocidal force encamped on Rwanda’s border, never disarmed by anyone despite repeated requests) is the fact around which the entire subsequent Great Lakes conflict turns, and the argument Rwanda invokes for every intervention it has made in Congo since.

  2. Factions

    Médecins Sans Frontières

    the withdrawal: late 1994 Humanitarian organisation

    The dilemma, faced

    Its French section withdrew from the camps in late 1994 on the grounds that it was sustaining an armed force that had just committed genocide; the International Rescue Committee and others followed. Agencies that stayed argued that abandoning several hundred thousand civilians was not a humanitarian option either. Both positions were serious, and the episode produced the "do no harm" literature that the field still teaches.

    Terry, Condemned to Repeat? (2002)

  3. Figures

    Fiona Terry

    b. 1966 Researcher of humanitarian action

    The paradox, named

    Her analysis of Goma remains the standard one. The camps were governed by the perpetrators: the former prefects and burgomasters reconstituted themselves and became the structure through which agencies distributed food, because it was the structure that existed. Ration cards passed through the hands of men who had organised killings, aid was taxed and diverted, and military training continued.

    Terry, Condemned to Repeat? (2002)

  4. Factions

    The ICTR

    International Criminal Tribunal for Rwanda

    1994 – 2015 The Security Council’s tribunal

    International justice, at a distance

    It indicted 93 people and convicted 62, and produced real jurisprudence: the first conviction for genocide by an international tribunal, the first recognition of rape as an act of genocide, and the conviction of the men who ran the radio. It also cost around two billion dollars, sat outside Rwanda, could not impose a penalty its Rwandan counterparts could, and housed its convicted better than the country where the crimes occurred. Rwandans noticed.

    ICTR, Prosecutor v. Akayesu (1998)

  5. Factions

    Gacaca

    "justice on the grass"

    2002 – 2012 Community courts

    A caseload nobody else could carry

    Over a hundred thousand people in detention and a judiciary of which very few members were alive or in the country. The answer was a modified version of a customary dispute process, scaled to hear roughly two million cases before locally elected lay judges. It has been criticised, with justification, for weak due process, coerced testimony and score-settling. It also processed a caseload no conventional court system on earth could have handled, where the crimes happened, in the language the witnesses spoke.

    Clark, The Gacaca Courts (2010) · Human Rights Watch, Justice Compromised (2011)

  6. Figures

    Félicien Kabuga

    b. c. 1933 Businessman; accused financier of the militia and RTLM

    Twenty-six years of aliases

    He lived under assumed names in Europe for twenty-six years and was arrested outside Paris in 2020. France did not hold its first genocide trial until 2014, twenty years after the fact. Two decades of delay in the country most implicated in supporting the regime is not an accident of court scheduling: suspects lived openly, published, gave interviews, and organised.

  7. Factions

    The denial network

    the "double genocide" diaspora

    1994 – present The political project, in a new vocabulary

    Relitigating 1994

    It takes real events (the RPF killings, the Congo campaigns), and inflates them into an equivalence the evidentiary record does not support. The sophisticated part is the vocabulary: it now campaigns on human rights, press freedom and rule of law, in European capitals, through organisations with human-rights names. A denial movement that only denied would be ignored. One that campaigns on genuine grievances while quietly relitigating 1994 gets an audience.

    Melvern, Intent to Deceive (2020)

  8. Figures

    Linda Melvern

    b. 1949 Investigative journalist

    The record, against its revision

    She reconstructed the Security Council’s conduct in 1994 from its own documents, and then spent two decades tracking the movement that works to unmake the finding. Her point is methodological and it is the reason a chronicle like this one exists: distinguishing legitimate criticism from laundered denial requires knowing who is speaking, and what they said in 1994.

    Melvern, Intent to Deceive (2020)

rwandafacts Une chronique savante, sourcée.
Le contenu est annoté ; les corrections sont les bienvenues.